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Cardinal Lercaro, hommage à Padre Pio

Photo du rédacteur: RatatouilleRatatouille

Bonjour !

 

Le dernier article nous a conduit à redécouvrir l’un des trois conseils évangéliques, l’esprit de pauvreté, en réponse à la convoitise des yeux. Puisque nous n’avons fait que survoler ce thème, je vous propose aujourd’hui un petit quelque chose pour l’approfondir. Je ne sais pas vous, mais je donnerais cher pour assister à un discours de ce genre. Bonne lecture !

 

« DISCOURS DU CARDINAL LERCARO

(8 décembre 1968)

 

Le cardinal Giacomo Lercaro, archevêque de Bologne de 1952 à 1968, a été un des plus constants défenseurs de Padre Pio. Il rendit visite au capucin stigmatisé à de nombreuses reprises et présida plusieurs cérémonies à la Casa Sollievo délia Sofferenza. Trois mois à peine après la mort du Padre, il prononça un long discours dans lequel il rendait hommage au premier prêtre stigmatisé de l'Histoire. Il y dégageait le sens théologique de sa mission et des épreuves qu'il avait eu à connaître. Ce discours a été prononcé, devant une foule énorme, le 8 décembre 1968. Il fit grand bruit tant par la personnalité de son auteur que par la vigueur et la hauteur des propos tenus. Le texte en fut publié intégralement en français pour la première fois par Ennemond Boniface, Padre Pio le crucifié (Nouvelles Éditions Latines, 1971). C'est cette traduction que nous reproduisons ici.

 

Discours du cardinal Giacomo Lercaro

 

« C'est avec un sentiment de profonde humilité que je m'adresse à vous, ce matin, Religieux de l'ordre, Fidèles des Groupes de prière, et tous mes Frères. Ce sentiment d'humilité m'est imposé par la figure du Padre Pio, à laquelle la mort subite, mais pourtant attendue, a donné la dernière touche, et la transférant au-delà des vicissitudes de ce monde, a permis à tous, même à ses adversaires les plus obstinés, d'entrevoir au moins sa stature spirituelle...

De lui, je tairai les faits singuliers, qui ont pourtant contribué à attirer sur l'humble capucin d'un petit couvent du Gargano l'attention du monde, de tout le monde : les stigmates, le parfum mystérieux, les dons de prophétie, de connaissance des cœurs... Je ne les nie pas, je ne les affirme pas, j'en remets le discernement et le jugement à l'Église. Je pense, comme saint Paul, que ce ne sont pas ces dons de l'Esprit qui en font la grandeur, car comme toutes les grâces, dons gratuits que l'unique Seigneur distribue à son gré, ils sont donnés pour le bien du Corps mystique, c'est-à-dire de la communauté de l'Église, dont le Christ est le chef.

Devant ces manifestations de l'esprit de Dieu, il ne nous reste qu'à remercier la bonté divine pour le trésor d'illumination, de conversion, d'encouragement au bien, de réconfort, d'espérance qu'elles apportent dans le monde mystérieux des âmes, en coopérant (et parfois en opérant) à briser les cœurs endurcis et des liens tenaces ainsi qu'à pousser sur la voie de la générosité la plus hardie et la plus engagée, des énergies qui, jusqu'à hier, étaient gaspillées dans l'indolence spirituelle ou dans le péché.

Toutefois, appelé ici à commémorer le Père Pio, j'aime en rappeler et commenter le plus authentique titre de gloire, celui auquel toutes les manifestations de la grâce ne sont, pour ainsi dire, qu'un cadre et un élément de rappel pour les hommes trop souvent distraits ou myopes pour porter leur regard, leur attention et leur vénération sur l'engagement essentiel du chrétien, représenté par Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu qui s'est fait notre frère aîné, dans lequel le Père trouve ses complaisances et qui est, pour nous, l'unique Maître, et le Modèle suprême. En effet, affirme saint Paul, tous ceux que Dieu trouvera semblables à l'image de son fils, selon le divin dessein de la grâce, partageront sa gloire.

Cet engagement, qui suggéra à l'apôtre Paul son vocabulaire fascinant, l'amena aussi à sentir en lui, intensément, les sentiments mêmes du Christ, et à constater que, si c'était encore lui, Paul, qui vivait, toutefois ce n'était plus réellement lui qui vivait, mais le Christ qui vivait en lui et que sa vie était le Christ...

Chez le Père Pio, cet engagement ascétique fut constant et, comme chez l'apôtre Paul, il eut son sceau dans le partage de la Croix. Comme saint Paul, le Père Pio pouvait affirmer qu'il souffrait avec le Christ, qu'il était crucifié avec Lui ; en mettant — toujours selon l'affirmation hardie de saint Paul — par sa souffrance un achèvement à ce qui manque à la Passion du Christ.

*

* *

Il ne m'est pas possible d'explorer d'une manière appropriée toute la vie — apparemment monotone et toujours pareille — du Père pour en retracer l'amoureuse et généreuse configuration au Seigneur.

Je m'arrêterai sur trois éléments dont je sens que l'évocation sera pour moi — et je pense pour vous aussi — particulièrement utile aujourd'hui.

Tout d'abord, l'esprit d'oraison, âme de l'apostolat. Le Père Pio est, comme Jésus, l'homme du colloque : un homme de prière...

Je me souviens de ma rencontre avec lui, en des années désormais lointaines : je le trouvai dans le petit chœur de l'antique église des Grâces, en son lieu de prière. J'en fus tellement content, même si cela retardait mon entretien avec lui qui, à l'évidence, ne voulait pas interrompre son colloque avec Dieu. Il me sembla que c'était bien ainsi, en prière, qu'on devait le trouver. La messe à l'aube, au milieu d'une nombreuse assemblée, pourtant si recueillie et presque ravie, ainsi que l'oraison silencieuse dans le petit chœur étaient, en effet, les racines de cette force surnaturelle qui renforçait sa parole illuminée, parfois bourrue et dure, mais si persuasive et si réconfortante...

Le Père Pio sentit si profondément la force surhumaine de la prière qu'il voulut la rendre plus facile à ses enfants spirituels, chaque jour plus nombreux dans le monde, et la leur laisser en héritage précieux pour continuer sa constante sollicitude pour l'avènement du Royaume de Dieu dans les âmes et dans le monde.

C'est ainsi que naquirent les groupes de prière qui réunissaient périodiquement ses enfants spirituels pour prier ensemble et, ensemble, méditer sur l'efficacité pourvoyante de l'irremplaçable force de Dieu pour le bien du monde.

Il est surprenant — et ce serait même incompréhensible pour nous si l'Évangile ne nous avait pas avertis de l’incompréhension des hommes (Jean) — que les groupes de prière aient trouvé tant de difficultés et d'hostilité précisément là où on aurait logiquement attendu l'encouragement et l'expansion.

Et cependant, à vouloir aller au fond des choses, c'est le Seigneur Jésus qui les a encouragés, lorsqu'il affirma que là où deux ou trois personnes se réuniraient en son Nom, il serait parmi elles et que tout ce qu'elles demanderaient au Père leur serait accordé...

Mais ce qui surprend et attriste le plus, c'est que, parfois, même pas les sentinelles placées, selon l'image d'Isaïe, pour veiller dans la nuit des temps, n'ont observé l'actualité de cet appel à la lumière et à la force de Dieu, dans un monde qui, comme le nôtre, dans sa prétention de sécularisation, nie ou ignore Dieu, tandis que, privée de composante verticale, son œuvre de construction, non seulement se barre l'horizon de tout espoir au-delà de la terre, mais aussi rend le panorama même de la terre, avec tout l'effort de sa recherche scientifique et les ressources de sa technique très avancée, terriblement ensanglanté et dévasté par la guerre, désolé par la faim et empoisonné par les germes explosifs de divisions, de haines, de violences... Sur ce panorama funèbrement dominé par ce que l'on a voulu appeler, paradoxalement mais non sans un amer accent de vérité, la « théologie de la mort de Dieu », s'est enraciné le messianisme, comme unique raison d'espérance pour le monde déchiré par les différences de niveaux sociaux. Et un messianisme immanent, qui attend sa rédemption des choses et la recherche par la lutte et non par l'amour ; comme s'il était possible que les exigences de l'esprit s'apaisent dans la seule opulence de la civilisation du bien-être sur terre et comme si la haine pouvait être constructive.

Les groupes de prière dans un monde ainsi fait, pour le rappel de l'homme évangélique à la nécessité de Dieu, de ses certitudes et de ses espérances, de sa charité et de sa grâce pour un salut dans la vie et au-delà de la vie, sont une manifestation collective de confiance dans la paternité amoureuse du Seigneur et, en même temps, ils constituent un lien de fraternité qui unit tous ceux qui y participent et ils surmontent toutes les misères, toutes les indigences, toutes les souffrances. La « persévérance dans l'oraison » et dans la « fraction du pain » unissait les premiers frères, dirigés par l'« enseignement des Apôtres », et en faisait « un seul cœur et une seule âme... » de telle sorte que — et cette réflexion sociale est de l'écrivain inspiré saint Luc — « il n'y avait parmi eux aucun nécessiteux... »

La veille de sa mort, le Père Pio, qui, dans le silence, avait toujours alimenté la prière des groupes en vit finalement la suprême approbation. Il termina ainsi, parmi les chœurs des fidèles en prière, sa mission sur cette terre. En réalité, elle avait été une continuelle prière, une supplique persistante au Père pour lui présenter, avec le Christ, dans le Christ et pour le Christ, les nécessités et les douleurs, les espérances et les anxiétés de l'Église et du monde. Dans son sacerdoce, la médiation de l'unique médiateur se réalise à travers l'offrande incessante qui l'unissait à la victime de l'autel et, comme autour de l'autel d'un modeste sanctuaire, sur son invitation, dans le monde entier, les âmes se réunissaient en assemblée et unissaient le chœur de leurs prières vocales aux irrésistibles gémissements du Christ.

Mais ce fut la pauvreté qui rapprocha particulièrement le Père Pio du Christ, fils de Dieu, fait pour nous pauvre et nu, dans l’étable et sur la Croix, du Christ exilé et très humble artisan dans une bourgade, sans toit et sans pain sur les chemins de la terre misérable qu'il avait choisie comme théâtre de son œuvre...

Comme le Christ, le Père Pio fut pauvre, et non seulement par le vœu de pauvreté qu'il avait fait dans un ordre caractérisé, dès ses débuts et dans sa réforme successive, par une pauvreté effective, mais parce qu'en fait, il vécut sa vie de capucin dans la cellule d'un humble couvent du Midi de l'Italie, sans jamais en sortir pour étendre son regard sur un horizon plus vaste : c'est-à-dire la pauvreté du temps passé, qui n'avait jamais vu la ville et ne connaissait ni les émotions d'un voyage, ni la joie enchanteresse d'une excursion...

Le Père Pio ne pouvait pas dire, comme Jésus : « Les renards ont une tanière et les oiseaux un nid, mais le Fils de l'Homme n'a pas une pierre sur laquelle poser sa tête... », il avait, dans le petit couvent des Grâces, une cellule, un lit, un oreiller. Mais le Père Pio ne s'asseyait pas sur les collines fleuries d'anémones, il ne montait pas sur les montagnes, il ne traversait pas le lac frissonnant sous la brise ou battu par les vents...

Son monde extérieur était vraiment petit et restreint, et parfois, durant les moments de persécution aiguë, limité comme — peut-on l'appeler ainsi ? — le monde du prisonnier... le monde des plus pauvres parmi les plus pauvres, ceux qui n'ont pas même l'air dont jouissent les oiseaux et les fleurs... Et si la richesse affluait vers lui, oh, ses mains étaient vainement ouvertes... On a mis en discussion les stigmates du Père Pio, mais personne n'a jamais mis en doute qu'il n'avait pas les mains ouvertes...

En effet, comme le Christ, il s'était fait pauvre pour enrichir les autres : Ut ditaret nos ! 

Presque poète, il eut l'idée, qu'il défendit avec persistance contre toutes les difficultés et qu'il réalisa effectivement, de fonder la Maison du soulagement de la souffrance, et il la construisit fonctionnelle, dotée de toutes les ressources que, de nos jours, la science et la technique peuvent offrir, belle, digne et aussi riche et noble dans sa présentation : ouverte gratuitement aux pauvres, non répugnante pour les gens aisés, égale dans les soins, les traitements et l'assistance, pleine d'amour pour tous... C'est ainsi que fut créée, sur l'aride roche du Gargano, parmi les amandiers en fleur et les figuiers de Barbarie piquants, une des plus modernes cliniques. Et c'est ainsi que les plus illustres personnalités de la médecine du monde entier y tinrent un symposium, pour en célébrer l'ouverture...

L'œuvre pour laquelle le Père Pio souffrit tant et pour laquelle il sut susciter dans tant de cœurs le grand souffle de la générosité chrétienne, est la plus heureuse et la plus authentique interprétation de la charité évangélique, soutenue, dans son engagement de donner, par le détachement de la pauvreté.

Il est vraiment singulier — et ici, j'ose même prononcer le mot « prodigieux » — il est vraiment prodigieux qu'un très humble fils de la pauvre terre de l'Italie du Sud — pauvre comme elle l'était alors — grandi dans l'ambiance nue du couvent capucin ait conçu, par pure intuition, avec une lucide clarté, et ait voulu avec tant d'énergie ce que, dans des milieux bien différents et avec une tout autre éducation, d'autres, non seulement n'arrivaient pas à concevoir, mais de plus, le voyant réalisé, n'arrivaient pas à l'apprécier, ni à le comprendre...

Le Père Pio voulut que le malade pauvre reçoive une hospitalité et une assistance qualifiée ; que toutes les ressources de la science soient employées pour son existence dans un cadre confortable et digne. Il dépassa ainsi, presque d'un bond, le climat déprimant de l'« hospice » traditionnel, l'atmosphère mortifiante d'une assistance qui réservait à l'indigent les miettes du banquet, ces miettes qui, selon l'Évangile, sont destinées aux chiens...

Le Père Pio avait compris, et plus concrètement que le grand Bossuet, l'éminente dignité des pauvres de l'Église. Lui qui avait amoureusement épousé la pauvreté dans la lumière de la foi qui, seule, guidait sa pensée et son action, il voyait clairement dans le pauvre, selon la parole évangélique, le Seigneur Jésus présent — ou pour dire mieux, selon son précieux commentaire — deux fois présent dans le pauvre malade...

Le Père croyait, et croyait concrètement, à la sentence anticipée du Juge suprême : « J'avais faim et vous m'avez donné à manger... J'étais infirme et vous m'avez visité... ; toutes les fois que vous avez fait cela au plus petit de vos frères, c'est à moi que vous l'avez fait... »

Et à Jésus, unique Seigneur, il voulait réserver toutes ses attentions : Jésus ne s'était-il pas plaint, en effet, à Simon le pharisien parce que ce dernier, en le recevant, lui avait refusé les attentions que l'on réservait de coutume aux hôtes importants ?

« Je suis entré dans cette maison et tu ne m'as pas offert d'eau pour me laver les pieds... Tu ne m'as pas embrassé... Tu n'as pas versé de parfum sur ma tête. » Et le Seigneur avait conclu, faisant une comparaison avec l'attitude de la pécheresse publique : « Tu m'as moins aimé !... » Jésus, on ne peut pas l'aimer moins !... Et il est mystérieusement présent dans le pauvre, dans le malade ; c'est à lui que vont toutes les attentions d'une hospitalité qui en sent la présence — même si elle est voilée par la misère — et l'adore !

Je dirais que c'est là le nouveau style de la charité : nouveau car seul l'Évangile a révélé en Jésus le nom de pauvre, humble et sans défense, dont l'Ancien Testament avait déjà fait entendre la voix anonyme ; car, même après l'annonce évangélique apportée aux pauvres, les égoïsmes humains ont, pendant des siècles, trop souvent « avili le pauvre », malgré la menace de l'Esprit dans la lettre de saint Jacques...

Ainsi, le Père Pio s'était modelé sur l'exemple de Jésus, pauvre et humble, pour donner aux pauvres, rendu efficace par le sens de la fraternité, le soulagement que la richesse offre aux gens aisés, et il avait fait sentir au monde sécularisé la fécondité sociale de la charité du Christ et de sa pauvreté.

Cependant, la configuration du Père Pio avec le Christ est rendue lumineuse surtout dans la souffrance... Sa vie est une passion et les rapprochements avec la souffrance du Sauveur sont même trop évidents. En commençant justement par l'incrédulité et par la persécution de ceux qui, les premiers, auraient pu et dû comprendre, tandis que justement les foules humbles et sincères assiégeaient l'église des Grâces et le confessionnal du Père et « venaient — pour citer la parole de saint Luc (VI, 17) — de toute la Judée et de Jérusalem et de la côte de Tyr et de Sidon — en somme du monde entier — pour l'écouter et se faire guérir de leurs maladies et... tous essayaient de le toucher, car de lui sortait une force qui les guérissait tous ».

Le Père Pio connut dans sa passion deux moments d'une particulière intensité : l'un, lorsque son nom avait commencé à circuler largement, signe de vénération, parmi le peuple de Dieu et que l'on avait discuté les phénomènes extraordinaires qui attiraient l'attention sur le capucin du Gargano, tandis que l'austérité de son humble vie et le zèle de sa parole et de son ministère caché gênaient les pasteurs indigènes et provoquaient la crise de l'Église de Manfredonia, empoisonnée par l'infidélité, souillée par « des abominations commises dans le lieu saint » et couvertes par de monstrueuses complicités et des connivences intéressées.

Les êtres méprisables, révélés par la lumière d'une vie sainte et d'un ministère immaculé, étaient malheureusement écoutés lorsqu'ils dénonçaient l'humble frère comme un hypocrite exhibitionniste et qu'ils déclaraient que les faits miraculeux qui lui valaient la confiance de la foule des fidèles étaient non seulement des illusions, mais des escroqueries.

La condamnation de l'autorité supérieure, le verdict qui la provoqua, non justifié par un examen objectif, le trouvèrent, comme les décisions de l'autorité le trouvèrent toujours, prêt à l'obéissance silencieuse... Jesus autem tacebat ! (« Jésus se taisait », dit saint Jean).

Les paroles de l’évangéliste, qui soulignent le silence de Jésus devant la meute de ses accusateurs — silence qui étonna profondément le juge romain —, résument quarante ans de vie tourmentée du Père Pio...

On parla de lui, on écrivit sur lui... On le condamna, et on le tourna en dérision... Lui se taisait.

Le silence. C'est l'élément de vie ascétique ; c'est la condition du colloque avec Dieu et de la vie intérieure ; c'est la prémisse de toute parole sensée qui puisse apporter de la lumière et de la force aux hommes ; ce fut la mystérieuse propédeutique aux grandes missions de Moïse, d'Elie, de Jean-Baptiste... ; Jésus, qui est la Parole vivante et éternelle du Père, l'unique Parole de vérité et de vie, le vécut pendant trente ans... ; mais il devient héroïsme — le silence — lorsqu'on se tait devant la calomnie, lorsqu'on ne réagit pas aux insultes, lorsqu'on ne revendique pas le bon droit, lorsqu'on n'accuse pas le passe-droit, l'injustice, le délit... « Et Jésus se taisait... »

Ainsi arriva la seconde saison du drame mystérieux : lorsque d'anciennes amertumes d'hommes débordés par la vie, qui entre-temps avait illuminé, avec la vérité des faits, l'humble frère calomnié — et aussi de nouveaux appétits d'argent —, provoquaient, incroyablement audacieuse et cyniquement cruelle, la nouvelle persécution contre le juste désarmé par la béatitude des pauvres, des doux, des persécutés pour la justice...

Ce qui affligeait le Père Pio jusqu'à l'agonie, ce n'était pas le fait que, contre tout bon droit on tentait de disposer des richesses que représentait la Maison du soulagement de la souffrance qui était soutenue par la charité de ses enfants spirituels. Certes, il devait défendre les intentions des bienfaiteurs, pour la sauvegarde desquelles on lui avait concédé, malgré son vœu de pauvreté, de disposer de ces biens, comme s'ils étaient sa propriété..» ; et, lui, tant qu'il resta ferme, humblement et avec sérénité...

Mais ce qui l'affligea jusqu'au plus profond de lui-même, ce qui le fit agoniser comme le Sauveur au jardin des Oliviers, ce n'était pas tant qu'il souffrît « pour » l'Église mais qu'il souffrît « par » l'Église, par des hommes d'Église qui transposent dans la communauté, que le Christ anime de son esprit et rend admirable le sacrement de salut, le poids de leurs misères, de leur avidité, de leurs ambitions, de leurs mesquineries et de leurs déviations...

Il sentit l'amertume de procédés arbitraires, de mesures très dures, injurieuses, malignes, sans réagir et sans réclamer... On l'isola de ses amis et, comme Jésus, il put dire : « En vain j'ai cherché quelqu'un qui me console... ; on a éloigné de moi mes amis et mes frères... »

A leur place, vinrent les adversaires, poussés, dans la misérable rancune du médiocre qui ne supporte pas la supériorité de la vertu, par de puissants appuis. Ses frères même devinrent ses tourmenteurs et celui qui, conformément à la tradition des capucins, lui avait été donné comme bâton de vieillesse, en fut le misérable traître et poussa jusqu'au sacrilège son baiser de traître... « Et Jésus se taisait !... »

Même la Providence se taisait. Elle laissait, comme dans la Passion de Notre-Seigneur, les hommes en proie à leurs passions, sans en déranger les plans par des interventions supérieures. « Mon Dieu, mon Dieu — dut gémir dans le profond de son cœur le vieux frère malade et fatigué — pourquoi m'as-tu abandonné ?... »

Et il se taisait, lui aussi...

Son humilité ne se démentit jamais, ni son obéissance, ni sa charité... ; et il ne perdit jamais confiance.

Et il continua — désormais épuisé par les ans, par les fatigues, par les jeûnes, par l'asthme, par les souffrances intérieures —, il continua à semer autour de lui, dans les âmes qui s'approchaient de lui, des lumières de foi, d'espérance, de générosité, d'amour...

Il n'y a peut-être rien de plus grand, dans le Père Pio — pauvre frère du Gargano que tout le monde connut et admira —, il n'y a peut-être rien de plus grand que son silencieux, persistant — presque têtu, bien que si humble — amour pour l'Église, sa fidélité à l'Église, sa disponibilité complète qui, au premier coup de vent, lui permit de se préparer avec sérénité à partir pour l'Espagne, et au second, lui permit de céder en toute simplicité la réalisation terrestre à laquelle il avait tellement rêvé et qu'il avait le plus aimée...

Sa dernière parole, lorsque plus aucun voile ne lui cachait son prochain départ, de l'exil tourmenté et crucifié, pour sa patrie, fut précisément une lettre de dévotion filiale et affectueuse au Siège apostolique... Et puis, en silence, comme il avait vécu, il s'en alla...

Le Père Pio était pauvre : il l'avait toujours été, même lorsqu'un privilège l'autorisait à mettre à son nom la Maison du soulagement de la souffrance ; ce n'était en effet qu'une forme juridique pour sauvegarder les buts de la Maison.

Mais lui — très pauvre — a quand même laissé un testament ; et c'est un héritage précieux : son exemple, son esprit, sa prière, sa charité, sa communion de foi et d'amour avec l'ordre dont il était le fils et dont le pape Paul VI l'a déclaré le modèle... et avec la Sainte Église de Dieu...

C'est donc à nous qu'incombe la responsabilité d'accueillir pieusement et de rendre fructueux ce riche patrimoine.

Trop souvent, par un individualisme naturel plus que chrétien, nous sommes induits à chercher dans les âmes lumineuses des « protecteurs ». C'est peut-être le dessein amoureux de Dieu qu'elles, ces âmes lumineuses, nous servent plutôt d'exemple : un exemple lumineux et proche, qui nous facilite l'unique vraie réalisation pour laquelle nous pouvons utilement vivre et agir : une parfaite conformité au Christ Notre-Seigneur ! »[1]


[1] Discours reproduit en annexe II du livre de Yves Chiron, Padre Pio, le stigmatisé, Librairie académique Perrin, pp. 333-343

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